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Art et diversité culturelle : ce que disent les musées et les chiffres
Art et diversité culturelle : la place des femmes et des minorités dans les musées en chiffres, les restitutions, les biennales et l’exemple du Maroc.

L’essentiel
- La diversité culturelle dans l’art recouvre deux questions : la variété des cultures que l’art exprime, et la place réelle des femmes et des minorités dans les musées.
- Une étude de 2019 portant sur 18 grands musées américains estime que 85 % des artistes de leurs collections sont blancs et 87 % sont des hommes.
- Selon les recomptages des Guerrilla Girls, la part de femmes parmi les artistes des salles d’art moderne du Met est passée de moins de 5 % en 1989 à moins de 8 % en 2025.
- Les musées revoient leurs récits et leurs collections : la France a restitué au Bénin 26 œuvres du trésor d’Abomey, et le Met a rouvert son aile Afrique en mai 2025.
- À Marrakech, le MACAAL, ouvert en 2016, consacre une salle de son exposition permanente à la décolonisation des imaginaires.
Sommaire de l’article
- L’essentiel
- Que veut dire « art et diversité culturelle » ?
- Diversité des artistes dans les musées : que disent les chiffres ?
- Décoloniser les musées : collections, récits et restitutions
- Biennales et grandes expositions : le centre de gravité se déplace
- Art inclusif : ouvrir l’art à tous les publics
- La diversité culturelle au Maroc : une scène plurielle
- Le pop art, un art du mélange des cultures
- Par où commencer pour voir l’art autrement
- Questions fréquentes
Art et diversité culturelle vont ensemble depuis toujours : les formes voyagent, se mélangent et s’empruntent d’un continent à l’autre. Ce qui a changé depuis une quarantaine d’années, c’est la question posée aux institutions : qui expose-t-on, qui raconte l’histoire de l’art, et à qui appartiennent les œuvres ? Voici ce que disent les chiffres, ce que les musées ont commencé à changer, et comment la question se pose au Maroc.
Que veut dire « art et diversité culturelle » ?
L’expression recouvre deux idées qu’il vaut mieux distinguer. La première est ancienne : l’art exprime la diversité des cultures, et il se nourrit de leurs échanges, des motifs, des techniques et des récits qui passent d’un peuple à l’autre. La seconde est plus récente et plus politique : elle porte sur la représentation, c’est-à-dire sur la place que les femmes, les minorités et les artistes non occidentaux occupent réellement dans les musées, les collections et le marché.
Le cadre international a été posé par l’UNESCO. Sa Déclaration universelle sur la diversité culturelle (nouvel onglet), adoptée le 2 novembre 2001, affirme que la diversité culturelle est aussi nécessaire au genre humain que la biodiversité l’est au vivant. Une convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles a suivi en 2005 ; elle est entrée en vigueur en 2007. Les Nations unies célèbrent chaque 21 mai une Journée mondiale de la diversité culturelle (nouvel onglet) pour le dialogue et le développement.
La place de chaque culture dans la construction d’une identité, en particulier au Maroc, fait l’objet d’un article à part, sur l’art et l’identité culturelle. Ici, nous regardons surtout le second sens : la diversité de ceux que l’on expose.
Diversité des artistes dans les musées : que disent les chiffres ?
Les grandes collections occidentales restent dominées par des artistes hommes et blancs, même si la situation évolue lentement. Deux séries de données permettent de le mesurer.
La première est une étude statistique. Publiée en mars 2019 dans la revue scientifique PLOS ONE, elle a analysé les catalogues en ligne de 18 grands musées américains, à partir d’un échantillon de 10 000 notices d’artistes.
- 18 grands musées américains étudiés en 2019
- 85 % des artistes de leurs collections sont blancs
- 87 % des artistes de leurs collections sont des hommes
La seconde vient d’un collectif d’artistes. En 1989, les Guerrilla Girls (nouvel onglet), qui apparaissent en public masquées en gorilles, comptent les œuvres des salles d’art moderne du Metropolitan Museum of Art de New York et en tirent une affiche devenue célèbre, « Do women have to be naked to get into the Met. Museum? » (« Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Met ? »). Elles ont refait le compte plusieurs fois depuis.
| Affiche | Femmes parmi les artistes des salles d’art moderne du Met | Femmes parmi les nus |
|---|---|---|
| 1989 | Moins de 5 % | 85 % |
| 2005 (chiffres de 2004) | Moins de 3 % | 83 % |
| 2012 (chiffres de 2011) | Moins de 4 % | 76 % |
| 2025 | Moins de 8 % | 67 % |
Le progrès existe, mais il est lent : en trente-six ans, la part des femmes artistes n’a même pas doublé, alors que les femmes restent majoritaires parmi les corps représentés nus. L’affiche de 1989 est elle-même entrée dans les collections de la Tate (nouvel onglet), signe que l’institution intègre aussi ses critiques. Le combat des femmes artistes pour être vues se joue aussi dans la rue, comme le montre notre article sur les femmes du street art.
Décoloniser les musées : collections, récits et restitutions
Décoloniser un musée, c’est réexaminer l’origine de ses collections, souvent constituées pendant la période coloniale, et la manière dont il présente les cultures non européennes. Le mouvement a pris de l’ampleur en France avec le rapport commandé par Emmanuel Macron à l’écrivain sénégalais Felwine Sarr et à l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, rendu public le 23 novembre 2018. Ses auteurs estiment qu’environ 90 % du patrimoine culturel de l’Afrique subsaharienne se trouve dans des collections occidentales ; le musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, détient à lui seul environ 70 000 objets africains.
Une première restitution a suivi. Après le vote d’une loi en décembre 2020, la France a rendu au Bénin, en 2021, 26 œuvres du trésor royal d’Abomey, emportées par les troupes du général Dodds lors de la prise de la ville en 1892. D’autres pays européens ont engagé des démarches comparables, notamment pour les bronzes du Bénin.

Les musées revoient aussi leurs récits. À New York, le Met a rouvert en mai 2025 son aile Michael C. Rockefeller, consacrée aux arts d’Afrique, des Amériques anciennes et d’Océanie, après plusieurs années de travaux. Le musée y présente 500 œuvres d’Afrique subsaharienne, du Moyen Âge à aujourd’hui, dont un quart n’avait jamais été exposé, avec des textes réécrits à partir des recherches récentes et d’échanges avec des experts internationaux. Quand cette aile avait ouvert en 1982, elle représentait déjà, selon le Met, un élargissement radical de ce que le musée considérait comme de l’art.
Biennales et grandes expositions : le centre de gravité se déplace
Les grandes expositions internationales ont, elles aussi, changé de regard : depuis 2015, plusieurs ont été confiées à des commissaires venus d’Afrique ou d’Amérique latine. La Biennale de Venise en offre la meilleure illustration.
- 2015 : le Nigérian Okwui Enwezor devient le premier commissaire né en Afrique à diriger la Biennale en 120 ans d’histoire.
- 2024 : le Brésilien Adriano Pedrosa intitule son exposition « Foreigners Everywhere » (« Étrangers partout ») et la construit autour d’artistes étrangers, marginaux ou autodidactes.
- 2026 : la commissaire camerouno-suisse Koyo Kouoh, directrice du Zeitz MOCAA du Cap, est la première femme africaine nommée à la tête de la Biennale. Elle meurt en mai 2025, avant l’ouverture ; son équipe mène à bien l’exposition qu’elle avait conçue, « In Minor Keys », présentée du 9 mai au 22 novembre 2026.
Les musées suivent le même mouvement. En 2017, Lubaina Himid devient la première femme noire à remporter le Turner Prize britannique, et elle représente le Royaume-Uni à Venise en 2026. En 2019, la Tate Modern (nouvel onglet) confie son immense Turbine Hall à l’Américaine Kara Walker : sa fontaine « Fons Americanus », haute de 13 mètres, raconte les histoires liées de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Europe à travers la traite transatlantique. Pour la scène du continent africain, ses artistes et ses lieux, voyez notre article sur l’art africain contemporain.
Art inclusif : ouvrir l’art à tous les publics
L’art inclusif désigne les œuvres, les expositions et les dispositifs pensés pour que chacun puisse y accéder, quels que soient son handicap, sa langue ou sa familiarité avec les musées. Concrètement, cela passe par des visites en langue des signes, l’audiodescription, des œuvres que l’on peut toucher, des cartels lisibles et des ateliers participatifs.
On rapproche souvent cette démarche du design inclusif, qui consiste à concevoir des objets et des espaces utilisables par le plus grand nombre sans adaptation spéciale : une vitrine à bonne hauteur, un parcours praticable en fauteuil, un texte en plusieurs langues profitent à tous les visiteurs, pas seulement à ceux pour qui ils ont été prévus.
L’inclusion concerne aussi les créateurs. Dès 1945, le peintre Jean Dubuffet baptise « art brut » les œuvres de personnes étrangères au milieu artistique, patients psychiatriques, prisonniers ou autodidactes, et rassemble une collection devenue un musée à Lausanne. Au Maroc, Chaïbia Talal (1929-2004), autodidacte venue de la campagne d’El Jadida, commence à peindre en 1963 et expose dès 1966 au Goethe-Institut de Casablanca avant d’être montrée à Paris : la preuve qu’un regard sans formation académique peut entrer au musée. Son parcours est raconté dans notre article sur les artistes marocains contemporains.
La diversité culturelle au Maroc : une scène plurielle
Le Maroc est un bon exemple de diversité culturelle assumée : sa Constitution de 2011 décrit une identité nationale forgée par des composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, enrichie d’apports africains, andalous, hébraïques et méditerranéens, et fait de l’amazighe une langue officielle aux côtés de l’arabe. Cette pluralité se lit dans les arts, du zellige aux tapis et aux musiques gnaoua, comme le détaille notre article sur l’art et l’identité culturelle.
La scène contemporaine en tire un dialogue actif avec le reste du continent et du monde :
- Le MACAAL, musée d’art contemporain africain Al Maaden, ouvert en 2016 à Marrakech, réunit plus de 2 000 œuvres. Une salle de son exposition permanente, intitulée « Décoloniser (nouvel onglet) », présente des artistes qui retournent les images stéréotypées héritées de la colonisation, avec l’idée, écrit le musée, que la décolonisation des musées ne pourra se faire sans celle du monde.
- Le Moussem culturel d’Asilah, cofondé en 1978 par le peintre Mohamed Melehi et Mohamed Benaïssa, invite chaque année des artistes à peindre les murs de la médina.
- La foire 1-54, fondée à Londres en 2013 par Touria El Glaoui et consacrée à l’art contemporain africain, tient depuis 2018 une édition à Marrakech, à côté de celles de Londres et de New York.
Les artistes marocains jouent eux-mêmes avec ce mélange. Hassan Hajjaj, né à Larache et installé entre Londres et Marrakech, encadre ses portraits de boîtes de conserve aux étiquettes souvent en arabe et photographie des femmes en djellaba taillée dans des tissus léopard ou camouflage ; son travail est présenté dans notre article sur le pop art au Maroc.
Le pop art, un art du mélange des cultures
Le pop art est par nature un art de la diversité culturelle, parce qu’il puise dans des images que tout le monde partage, d’où qu’elles viennent. Les deux tableaux de notre collection cités ici en sont de bons exemples.
Les trois singes de la sagesse, « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire », viennent d’une sculpture sur bois du XVIIe siècle qui orne une écurie du sanctuaire de Tōshō-gū à Nikkō, au Japon. Le triptyque les habille avec les codes d’une culture urbaine née bien loin de là. Sticker Mania va plus loin encore : Mickey, Betty Boop, Popeye, les Tortues Ninja, des donuts à la manière de Warhol et des références au manga et au jeu vidéo s’y côtoient sur 2,37 mètres de large, un inventaire des cultures populaires américaine et japonaise qui ont fait le tour du monde.
Par où commencer pour voir l’art autrement
Si la question de la diversité dans l’art vous intéresse, quelques gestes simples changent vraiment la façon de visiter :
- Au Maroc, commencez par la salle « Décoloniser » du MACAAL à Marrakech, puis par le musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain à Rabat pour l’histoire de l’art marocain.
- En voyage, regardez les salles consacrées à l’Afrique ou à l’Océanie des grands musées, et lisez les cartels : beaucoup ont été réécrits ces dernières années.
- Pendant l’automne 2026, la Biennale de Venise de Koyo Kouoh reste ouverte jusqu’au 22 novembre.
- Partout, faites le compte des Guerrilla Girls dans une salle : combien de femmes, combien d’artistes d’autres continents ?
Cette question rejoint celle de l’art engagé, qui cherche précisément à rendre visible ce que les institutions laissent dans l’ombre. Et si vous aimez les œuvres qui mélangent les références, notre collection de tableaux pop art en est faite.
Dans cet article
Questions fréquentes
Quel est le lien entre l’art et la diversité culturelle ?
L’art est à la fois le produit et le moteur de la diversité culturelle. Chaque culture a ses formes, ses techniques et ses récits, et les artistes n’ont cessé de les emprunter et de les mélanger. Depuis les années 1980, la question porte aussi sur la représentation : qui est exposé dans les musées, qui écrit l’histoire de l’art et à qui appartiennent les œuvres venues d’autres continents.
Combien de femmes artistes sont exposées dans les musées ?
Elles restent minoritaires. Dans les salles d’art moderne du Metropolitan Museum of Art, les Guerrilla Girls comptaient moins de 5 % de femmes parmi les artistes en 1989 et moins de 8 % en 2025, alors que 67 % des nus y sont féminins. Une étude publiée en 2019 sur 18 grands musées américains estime que 87 % des artistes de leurs collections sont des hommes.
Qu’est-ce que la décolonisation des musées ?
C’est le travail par lequel les musées réexaminent l’origine de leurs collections, souvent constituées pendant la période coloniale, et la manière dont ils présentent les cultures non européennes. Il passe par la recherche de provenance, la réécriture des cartels, la collaboration avec des experts des pays concernés et parfois la restitution, comme celle des 26 œuvres du trésor d’Abomey rendues par la France au Bénin.
C’est quoi l’art inclusif ?
On parle d’art inclusif pour des œuvres, des expositions ou des ateliers pensés pour accueillir tous les publics, y compris les personnes en situation de handicap ou éloignées des musées : visites en langue des signes, audiodescription, dispositifs tactiles, ateliers participatifs. Le terme désigne aussi la reconnaissance d’artistes longtemps tenus à l’écart, comme les autodidactes ou les créateurs de l’art brut.
Qu’est-ce que le design inclusif ?
Le design inclusif consiste à concevoir des objets, des espaces ou des services utilisables par le plus grand nombre de personnes, quels que soient leur âge, leurs capacités ou leur culture, sans adaptation spéciale. Dans un musée, cela va de la hauteur des vitrines à la lisibilité des cartels, en passant par des parcours accessibles en fauteuil et des contenus en plusieurs langues.
Que dit l’UNESCO sur la diversité culturelle ?
Sa Déclaration universelle sur la diversité culturelle, adoptée le 2 novembre 2001, affirme que la diversité culturelle est aussi nécessaire au genre humain que la biodiversité l’est au vivant, et qu’elle constitue un patrimoine commun de l’humanité. Elle a été suivie en 2005 d’une convention sur la diversité des expressions culturelles, entrée en vigueur en 2007.
Sources
- Topaz et al., « Diversity of artists in major U.S. museums », PLOS ONE, 2019 (nouvel onglet)
- Guerrilla Girls, « Naked Through the Ages » (recomptages 1989-2025) (nouvel onglet)
- Tate, Guerrilla Girls, « Do Women Have To Be Naked To Get Into the Met. Museum? », 1989 (nouvel onglet)
- Wikipédia, « Rapport Sarr-Savoy sur la restitution du patrimoine culturel africain » (nouvel onglet)
- The Met, « The Michael C. Rockefeller Wing » (réouverture de mai 2025) (nouvel onglet)
- MACAAL, salle « Décoloniser » de l’exposition permanente (nouvel onglet)




